CHAPITRE VII

 

 

         Ils revinrent sur leurs pas en passant derrière les étables où le chemin contournait des réserves situées près d’un four à sécher le blé. Ils traversèrent une cour avec un puits, passèrent un petit portail et arrivèrent devant une chaumière en pisé.

— Teafa avait emménagé loin de sa famille, expliqua Dubán.

— Pour la sœur célibataire d’un chef, n’est-ce pas inhabituel de vivre en dehors du cercle immédiat des demeures familiales ? fit observer Eadulf.

— Pourquoi donc ? Elle n’avait pas quitté le rath, répondit Dubán, ne comprenant pas trop où il voulait en venir.

Dans le South Folk, les femmes étaient considérées jusqu’à leur mariage comme la propriété du chef de famille, qui était toujours un homme. Et même dans un village, on ne les aurait pas autorisées à s’éloigner. Eadulf comprit que cette conception n’avait pas cours dans les cinq royaumes.

— Frère Eadulf s’étonne que, vu son rang, elle n’ait pas logé dans une maison plus confortable et plus proche du siège de l’assemblée, dit Fidelma.

Dubán haussa les épaules.

— Elle préférait cette solution. Je me rappelle qu’elle avait choisi cette chaumière juste après l’adoption de Móen.

Contrairement aux apparences, la maisonnette était assez spacieuse et comptait trois pièces. Celle où Teafa et celui dont elle s’occupait faisaient la cuisine, mangeaient et se tenaient la plus grande partie du temps s’appelait la tech immácallamae ou « pièce de la conversation ». Deux portes donnaient accès aux chambres. Celle de Móen n’avait pas de fenêtre et ne contenait qu’une paillasse.

Fidelma allait s’éloigner quand quelque chose attira son attention, derrière la porte.

— Voyez-vous une bougie ou une lampe ? demanda-t-elle.

A l’aide d’amadou et d’une pierre de silex posés dans un coin, Dubán alluma une chandelle dont la mèche crépita.

Fidelma la prit et pénétra dans la chambre. Derrière la porte, un œil non exercé n’aurait vu qu’un entassement de fagots, liés par des lanières en cuir.

— Eadulf, venez voir.

— Drôle d’endroit pour amasser du petit bois, dit Dubán en regardant par-dessus son épaule.

Eadulf se saisit d’un lot de branches. Les baguettes, pour la plupart de coudrier et quelques-unes d’if, mesuraient toutes dix-huit pouces environ. Eadulf défit le lien et les examina avec attention avant de se tourner vers Fidelma.

— Il est rare de découvrir d’aussi beaux spécimens en dehors des grandes bibliothèques, s’extasia-t-il d’un air réjoui.

Dubán les fixait d’un air idiot.

— Je ne comprends rien.

Fidelma jeta un regard de connivence à Eadulf.

— Ce petit bois, comme vous dites, s’appelle en réalité des « bâtons de poète ». Ce sont de très vieux livres. Examinez-les de plus près et vous y verrez des encoches, qui correspondent aux lettres de l’ogam, l’ancien alphabet.

Dubán se pencha avec révérence. Apparemment, il n’avait jamais entendu parler de cette antique forme d’écriture.

— Teafa était-elle une érudite ? s’interrogea Eadulf.

Le guerrier secoua la tête.

— Elle n’a jamais eu cette prétention, mais je crois néanmoins qu’elle était versée dans les arts et la poésie. Je ne m’étonne donc point qu’elle se soit initiée au vieil alphabet.

— Tout de même, murmura Fidelma, je n’ai jamais vu de collection aussi précieuse en dehors d’une bibliothèque d’abbaye.

Eadulf renoua avec soin le lien autour du lot de baguettes qu’il remit en place, tandis que Fidelma se rendait dans la chambre de Teafa, richement meublée comme il sied à la fille et à la sœur d’un chef. Il y faisait clair et Fidelma souffla la chandelle avant de se tourner vers Dubán.

— Donc, quand Crón vous a demandé d’aller chercher Teafa pour calmer Móen, vous êtes venu directement ici ?

— Oui, et en arrivant, j’ai vu que la porte était mal fermée. J’ai tout de suite su que quelque chose n’allait pas.

— Une porte mal close n’a rien de particulièrement inquiétant.

— Teafa ne laissait jamais la sienne entrouverte.

— Pour garder Móen enfermé ? hasarda Eadulf.

— Non, non, Móen se déplaçait librement, mais Teafa craignait qu’il ne tombe si la porte s’ouvrait par inadvertance. J’ai donc poussé le battant et je suis resté un instant sur le seuil. L’aube se levait et dans le demi-jour, j’ai distingué un monticule de vêtements sur le sol. En y regardant de plus près, j’ai compris qu’il s’agissait du corps de Teafa.

— Montrez-moi où vous l’avez découverte, dit Fidelma.

Dubán pointa du doigt le foyer rempli de cendres grises et froides. Dès qu’elle était entrée dans la maison, Fidelma avait été frappée par la puissante odeur de feu de bois.

— J’ai allumé une chandelle, celle-là même que vous teniez tout à l’heure. Teafa gisait devant la cheminée, ses vêtements ensanglantés : elle avait été sauvagement frappée à la poitrine, autour du cœur.

Fidelma s’accroupit. Du sang séché maculait le sol, mais son attention fut attirée par une zone plus sombre, là où une partie du plancher avait brûlé, et elle comprit que c’était cette petite superficie qui dégageait de puissants effluves. Juste à côté, elle tomba sur une tache plus brillante. Aussitôt, elle y frotta son doigt qu’elle renifla.

— Y avait-il un objet posé à cet endroit ?

— Une lampe à huile brisée, se rappela Dubán après un temps de silence. Je suppose qu’on l’a jetée.

— Pensez-vous que Teafa la tenait à la main quand on l’a agressée ?

— Je n’y avais pas réfléchi mais maintenant que vous le mentionnez, il semblerait en effet qu’elle tenait une lanterne. Elle l’a laissée tomber quand on l’a attaquée et le feu a pris mais Dieu merci, il s’est éteint. Sans doute de lui-même.

Fidelma fixait pensivement les lames de parquet calcinées.

— La maison a bien failli s’embraser. Et juste là, il y a encore de l’huile.

Elle montra son index graisseux.

— A votre avis, pour quelle raison ce début d’incendie aurait-il été étouffé ?

— Je l’ignore mais, quand je suis arrivé, il était déjà éteint.

Fidelma allait se relever quand elle avisa dans la cheminée un bout de coudrier noirci, entaillé d’encoches. Il mesurait environ trois pouces. Elle le prit et l’examina avec attention.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Eadulf.

— Ce qui reste d’une baguette d’ogam.

Elle déchiffra quelques lettres, « er veut », qui ne voulaient pas dire grand-chose. Pourquoi Teafa tenait-elle tellement à détruire ce texte ? Fidelma glissa le bout de bois dans son marsupium  – la poche de cuir qu’elle transportait toujours avec elle, accrochée à sa ceinture  –, se redressa et contempla la chambre parfaitement ordonnée, tout comme celle d’Eber. A l’évidence, le mobile des crimes n’était pas le vol.

— Dubán, vous avez mentionné que l’épouse d’Eber ne s’entendait pas avec Teafa, mais Teafa entretenait-elle des relations étroites avec son frère ?

— Forcément, puisque nous vivons dans une petite communauté.

— Auriez-vous été le témoin de frictions ou d’une animosité marquée entre eux ?

Dubán ouvrit les mains, comme s’il cédait à des forces qui le dépassaient.

— Comment vous expliquer, ils étaient séparés par une... distance. Moi, j’ai une sœur, je vais souvent manger chez elle et son mari, j’emmène ses enfants à la chasse... mais Teafa n’a jamais entretenu de relations chaleureuses avec Eber. Cela remonte-t-il au jour de l’adoption de Móen ? Je l’ignore.

— Je crois qu’il serait temps que nous parlions à lady Cranat, murmura Fidelma.

— Et comment décririez-vous les relations entre Teafa et Crón ? intervint Eadulf.

— Courtoises, sans plus.

— Et d’une manière générale, comment Móen était-il perçu dans cette communauté ?

— La plupart des gens le traitaient avec une certaine tolérance, ils avaient pitié de lui. Ils le connaissaient depuis toujours et lady Teafa était très respectée. Eber passait du temps avec lui, contrairement à Crón qui le fuyait et lui manifestait une grande indifférence. Et le père Gormán lui interdisait l’entrée de sa chapelle.

— Dans une communauté saxonne, il aurait été tué à la naissance, ne put s’empêcher de commenter Eadulf.

— Et vous appelez cela une attitude chrétienne ?

Eadulf rougit et Fidelma regretta la vivacité de sa réponse, car elle se doutait bien que le moine n’aurait jamais pris part à un acte aussi barbare.

— Eadulf, ici, les gens qui souffrent d’infirmités ne sont pas éligibles à des postes de premier plan, comme roi ou chef, mais ils n’en appartiennent pas moins à la communauté et ils jouissent des mêmes droits que les autres. Et leur responsabilité devant la loi dépend de l’importance de leur infirmité. Par exemple, un épileptique, s’il est sain d’esprit, devra répondre de ses actes. Par contre, un sourd-muet n’est pas condamnable et le plaignant devra se retourner contre son tuteur légal.

— Donc Móen n’était pas maintenu dans une position inférieure ?

— Du tout. Et si quelqu’un s’était avisé de se moquer, Teafa aurait été autorisée à porter l’affaire devant un tribunal, car celui qui dénigre l’infirmité d’un individu est soumis à une amende sévère, que sa victime soit épileptique, boiteuse, aveugle, sourde-muette ou atteinte de la lèpre.

— Il semblerait que je vienne de prendre une leçon de droit irlandais, dit Eadulf d’un air contrit.

— Le père Gormán le récuse, intervint Dubán, impassible.

Fidelma se tourna vers lui.

— Expliquez-nous cela.

— Il prêche la règle de Rome, qu’il appelle le pénitentiel.

Effectivement, les nouvelles conceptions en provenance de Rome s’infiltraient peu à peu dans les cinq royaumes, certains prêtres de la faction proromaine tentaient même de les substituer au système juridique des royaumes. Parallèlement au droit criminel et civil en vigueur, un nouveau corpus de lois ecclésiastiques était en train de s’élaborer.

Fidelma se rappela l’avertissement de l’abbé Cathal de Lios Mhór : le père Gormán soutenait avec ardeur les coutumes romaines et, grâce à l’argent levé par les tenants de la faction dont il était un membre actif, il avait même construit une autre chapelle à Ard Mór. Le conflit entre les ecclésiastiques des églises des cinq royaumes s’envenimait. Le concile de Witebia, dans le royaume d’Oswy, où Fidelma avait rencontré Eadulf deux ans auparavant[6], n’avait fait qu’aggraver les divergences. On y avait débattu des disparités entre les philosophies de l’Église de Rome et de celle des cinq royaumes. Malgré des échanges passionnants, Oswy s’était décidé en faveur de Rome. Les ecclésiastiques qui souhaitaient que le Saint-Siège établisse son autorité sur les cinq royaumes avaient marqué des points. Ultán, archevêque d’Ard Macha, primat des cinq royaumes, s’était lui aussi déclaré en faveur de Rome. Mais tout le monde n’acceptait pas l’autorité d’Ultán. Différentes coteries s’affrontaient pour interpréter la nouvelle foi.

— Iriez-vous jusqu’à prétendre que le père Gormán désapprouvait l’adoption de Móen par Teafa ?

— Oui.

— Vous disiez que Teafa était capable de communiquer avec l’enfant. Quelqu’un d’autre était-il en mesure de le faire ?

Dubán secoua la tête.

— Personne n’avait de rapports avec lui en dehors de Teafa.

— Expliquez-nous comment elle s’y prenait.

— Franchement, ma sœur, je n’en ai aucune idée.

— Vous n’êtes pas très nombreux et quelqu’un a bien dû assister à leurs échanges.

Dubán haussa les épaules.

Brusquement, il vint à Fidelma une idée qui la remplit d’effroi.

— Mais alors... Móen ignore pourquoi il est détenu ?

Dubán la fixa un instant et se mit à rire.

— Il sait bien qu’il a tué Teafa et Eber !

— Mais s’il n’est pas le meurtrier, il se perd en conjectures sur les raisons d’un tel traitement. Dans la mesure où vous êtes incapables de communiquer avec lui, comment saurait-il ce dont on l’accuse ? A-t-il essayé d’établir un contact avec vous ?

Dubán souriait, sans parvenir à la prendre au sérieux.

— Sans doute, à la façon d’un animal.

— Comment cela ?

— Il nous prend les mains et fait des gestes pour attirer notre attention. Mais il doit bien savoir que seule Teafa pouvait le comprendre.

— Et il ne vous est pas venu à l’esprit qu’il voulait que vous alliez chercher Teafa dont il ignore le décès ?

Dubán se renfrogna.

— Quoi que vous en pensiez, ma sœur, il a tué Teafa.

— Dubán, vous êtes un homme obstiné.

— Et si nous tentions de communiquer avec cette créature ? proposa Eadulf.

— Excellente suggestion, Eadulf, déclara Fidelma en sortant de la chaumière.

Un coin de l’écurie avait été nettoyé, une paillasse propre était posée sur le sol, ainsi qu’une cruche d’eau et une chaise percée. Móen, bien qu’enchaîné par une cheville, était assis en tailleur sur la paillasse.

Fidelma constata qu’on avait exécuté ses instructions. Móen avait été lavé, ses cheveux coupés et sa barbe taillée. Maintenant, seuls ses yeux blancs écarquillés et l’angle de son cou et de sa tête le signalaient comme un être à part. En réalité, songea Fidelma avec tristesse, le jeune homme était assez beau.

A leur entrée, ses narines frémirent et il tourna la tête dans leur direction. On aurait juré qu’il les voyait.

— Et maintenant, s’exclama Dubán avec une pointe de cynisme, montrez-nous un peu comment vous allez vous y prendre pour établir un contact avec lui, ma sœur !

Fidelma l’ignora, fit signe à Eadulf de ne pas bouger et se dirigea vers Móen.

Elle s’arrêta juste devant lui.

Il recula, leva un bras pour se protéger la tête et Fidelma se tourna d’un air courroucé vers Dubán.

— Cela en dit long sur la façon dont ce malheureux a été traité.

Dubán rougit.

— Ce n’est pas moi ! protesta-t-il. Et puis vous oubliez que cette créature a tué à deux reprises.

— Ce n’est pas une excuse pour le brutaliser. Oseriez-vous tourmenter un animal parce qu’il est privé de la parole ?

Elle se tourna vers Móen, lui prit la main qu’il tenait au-dessus de sa tête et la ramena doucement le long de son corps.

Le jeune homme se redressa et fixa le vide avec une grande intensité, narines frémissantes pour capter l’odeur de Fidelma qui s’assit auprès de lui.

Dubán fit un pas en avant, la main sur la poignée de son épée, mais Eadulf le retint avec une fermeté qui surprit le guerrier.

— Attendez, lui ordonna Eadulf à mi-voix.

Maintenant, Móen explorait le visage de Fidelma du bout des doigts. Fidelma le laissait faire sans broncher. Puis elle prit son crucifix et le plaça dans les mains du garçon dont le visage s’illumina d’un grand sourire.

— Il comprend que je suis une religieuse, dit Fidelma à l’adresse des deux hommes.

Dubán ricana d’un air entendu.

— N’importe quelle bête apprécie la douceur.

Móen prit les mains de Fidelma qui fronça les sourcils.

— Que fait-il ? demanda Eadulf.

— Il me donne de petites tapes, comme des signaux... ou plutôt des symboles. Il essaye de me transmettre un message. Oui, mais lequel ?

Avec un soupir d’exaspération devant son impuissance, elle se saisit de la main de Móen et y traça des mots en latin.

Móen poussa un grognement, ôta sa main tout en retenant celle de la religieuse et il recommença son manège, tambourinant sur sa paume, y traçant des signes et la caressant.

— Voilà la manière dont lui et Teafa communiquaient, soupira Fidelma, au comble de la frustration. Mais moi, je n’y comprends rien.

— Peut-être s’agit-il d’un code que seuls Móen et Teafa connaissaient ? s’interrogea Eadulf.

— C’est possible mais pas certain.

Fidelma repoussa doucement les doigts de Móen qui comprit que sa quête était inutile et laissa retomber ses mains sur ses genoux. Son visage exprimait un profond désespoir et il poussa un soupir poignant.

Submergée par la tristesse, Fidelma lui effleura la joue et elle s’aperçut qu’il pleurait.

— Comme je comprends ta déception, Móen ! dit-elle d’une voix brisée par l’émotion. Si seulement tu pouvais parler et me dire ce qui s’est passé la nuit du drame.

Elle serra la main de Móen dans la sienne et il inclina la tête, comme s’il percevait sa sympathie et l’en remerciait.

Puis Fidelma se leva d’un mouvement lent avant de rejoindre Eadulf et Dubán.

Le guerrier contemplait avec stupeur l’infirme qui semblait plongé dans ses réflexions.

— Seule Teafa était capable de le calmer ainsi.

Fidelma s’éloigna de la stalle, suivie de ses deux compagnons.

— Si vous le traitiez comme un être humain, peut-être obtiendriez-vous les mêmes résultats, déclara-t-elle, luttant contre la colère.

Sur le seuil de la porte, ils tombèrent sur Critán.

Le jeune vantard sale et dégingandé les accueillit avec un sourire moqueur.

— Maintenant qu’il est tout beau tout propre, vous pouvez aller le présenter à la cour de Cashel, dit-il en indiquant Móen.

Fidelma le toisa et se détourna de lui.

Alors qu’elle s’éloignait, le guerrier ajouta d’un ton méprisant :

— Ainsi arrangée, cette créature fera meilleur effet quand elle pendra au bout d’une corde.

Fidelma pivota sur ses talons.

— Et même s’il était coupable, qui vous dit qu’il devrait être puni par la peine de mort ?

— Le père Gormán, bien sûr. « Œil pour œil, dent pour dent », voilà ce qu’il nous enseigne.

— Comme l’a écrit Plaute dans sa Comédie de l’âne : Lupus est homo homini[7] !

La figure de Critán s’allongea.

— Je ne comprends ni le latin ni le grec.

— Même si l’on accepte votre philosophie de la vengeance, êtes-vous certain que dans l’affaire qui nous occupe, c’est la vie de Móen qui doit être sacrifiée ?

Critán la regarda d’un air niais, puis il se ressaisit.

— Je suis sûr que Móen est l’assassin.

— D’où tenez-vous pareille certitude ?

— Je l’ai vu.

Le coup était rude et Fidelma cligna des paupières tandis qu’Eadulf se penchait vers lui.

— Vous confirmez que vous avez été le témoin du crime ?

Crítán sourit d’un air entendu.

— Pas exactement, mais c’est tout comme.

— Assez de mystères, l’admonesta Fidelma. N’est indubitable que le témoignage direct.

Ravi d’avoir capté son attention, Crítán faisait durer le plaisir.

— J’ai vu Móen pénétrer dans les appartements d’Eber.

Ni Menma ni Dubán n’avaient indiqué que Crítán se trouvait à proximité de la demeure d’Eber avant la découverte du corps.

— Venez-en aux faits, je vous écoute ! s’écria Fidelma.

— Ça se passait le matin où Menma a tout découvert, environ une demi-heure avant que j’aille prendre mon tour de garde.

Fidelma consulta Dubán du regard. Ébahi, le guerrier semblait entendre cette histoire pour la première fois.

— Que faisiez-vous donc en pleine nuit devant chez Eber ? demanda Fidelma d’une voix douce.

Le jeune homme hésita.

— Si vous voulez le savoir...

Il s’empourpra.

— ... je me suis rendu dans un certain endroit.

— Un certain endroit ?

Dubán éclata d’un rire graveleux.

— Je parierais qu’il a rendu une petite visite au bordel de Clídna, situé à quelques miles d’ici en suivant la rivière.

L’air mortifié de Crítán ressemblait fort à un aveu.

— Quand je suis passé devant le siège de l’assemblée, Dubán ronflait sur un banc, dans l’entrée.

Dubán rougit à son tour.

— Et j’ai aussi aperçu cette créature qui se glissait dans l’ombre. Bien sûr, Móen ignorait ma présence.

— Était-il seul ?

Crítán bomba le torse.

— Oui. Tout le monde sait qu’il peut se mouvoir librement, bien qu’il soit aveugle et sourd-muet. Un genre d’instinct.

— Et il a pénétré dans la maison d’Eber ?

— Je le jure.

— Comment ?

Crítán battit des cils.

— Je ne comprends pas.

— Si vous vous trouviez à l’entrée du siège de l’assemblée, il vous aurait fallu vous éloigner de trente pieds environ pour distinguer la porte d’Eber au lever du jour, alors dans l’obscurité...

— Quand je l’ai vu se faufiler dans l’ombre, je me suis demandé où il se rendait. J’ai donc attendu qu’il passe près de moi et je l’ai suivi.

— De quelle façon a-t-il pénétré dans les appartements ?

— Par la porte, répondit l’autre avec ingénuité.

— J’entends bien, mais aviez-vous l’impression qu’il se cachait ou bien a-t-il annoncé sa présence en frappant à cette porte ?

— Difficile à dire, il faisait sombre...

— ... mais vous l’avez vu entrer, ce dont je vous félicite. Comment avez-vous réagi ?

— J’étais pressé de retourner à l’hôtellerie des gardes pour me laver avant de prendre la relève. J’ai donc continué mon chemin et n’ai rien dit quand Teafa...

Il s’arrêta et son regard vacilla.

— Quand Teafa ? insista Fidelma.

— Eh bien, j’avais dépassé les étables et je me dirigeais vers l’hôtellerie, près du moulin, quand Teafa est sortie de chez elle une lampe à la main. Elle s’est penchée pour ramasser une branche près de sa porte, sans doute pour faire du feu, puis elle a remarqué ma présence et m’a demandé si j’avais croisé Móen.

Fidelma parut songeuse.

— L’avez-vous informée ?

— Non, car je n’avais pas le temps de l’aider à le chercher. Je lui ai donc dit que je ne l’avais pas vu. Puis je me suis lavé, j’ai changé de vêtements et je suis parti rejoindre Dubán. C’est lui qui m’a appris ce qui s’était passé.

À cet instant de son récit, le visage de Crítán s’éclaira d’un sourire triomphant.

— Vous comprenez maintenant pourquoi il est impossible que Móen n’ait pas tué Eber et Teafa ?

Eadulf hocha la tête.

— Cela semble assez convaincant.

— Résumons votre témoignage, dit Fidelma. Plongé dans l’obscurité la plus complète puisque le jour ne s’est pas encore levé, vous voyez Móen entrer chez Eber. Comment expliquez-vous cela ?

— Mes yeux étaient habitués à l’obscurité car je venais de chevaucher dans la campagne en revenant de chez Clídna.

— Je m’étonne que vous ne vous soyez pas manifesté quand vous avez eu connaissance des crimes.

— Pour quoi faire puisqu’il y avait d’autres témoins ?

— Quand avez-vous appris que Teafa avait elle aussi été tuée ?

— Après que Dubán fut allé la chercher pour calmer Móen.

— Merci, Crítán, vous m’avez été d’un grand secours.

Perdue dans ses pensées, Fidelma se dirigea vers l’hôtellerie des invités, suivie par Eadulf.

— Avez-vous encore besoin de moi ? cria Dubán.

Fidelma se retourna d’un air absent.

— Pouvez-vous aller quérir le couteau de chasse qu’aurait utilisé Móen pour accomplir ce forfait ?

— Je m’en occupe sur l’heure.

En chemin, Eadulf attendit patiemment les commentaires de Fidelma.

— Les preuves sont assez claires, dit-il après quelques instants. Des témoignages oculaires, la découverte de Móen tenant le couteau... que désirer de plus ? Certes, Móen est digne de pitié mais il n’en demeure pas moins coupable.

Les yeux verts de Fidelma plongèrent dans les yeux bruns d’Eadulf.

— Au contraire, mon ami, je crois que ces « preuves » concourent à démontrer l’innocence de Móen, affirma la religieuse avec une assurance déconcertante.